LE CHARME DISCRET DE
LIVOIRE
Pendant des siècles, il pourra garder cette pâleur
lunaire et ses reflets laiteux si délicats comme il
pourra prendre des teintes miel ou caramel, sans trop que
lon sache pourquoi.
Serait-ce ce charme étrange auquel succomba Pygmalion,
devenu amoureux fou de lune des ses statues ? La
légende dit quelle aurait pris chair sous ses
doigts
Serait-ce ce charme aussi qui poussa, dès le XIVe
siècle, des navigateurs dieppois à prendre le vent du
large pour en ramener des cargaisons pleines ?
Une chose est sûre en tous cas, il fascina longtemps un
certain Louis FERON, qui légua en 1929 à la ville
dYvetot une collection de pièces
inestimables
On se prend à rêver. Dire que dès le XIVe siècle, à
Dieppe, des marins menés par Jehan ANGO levèrent
lancre pour se risquer, contre vents et marées et
parfois même au péril de leurs vies, vers les côtes de
la lointaine Guinée
Tout cela pour ramener de
livoire et des épices ! On a peine à le croire.
Même si bien souvent des pirates portugais les
empêchaient datteindre ces rivages, ils étaient
prêts à mourir pour cela.
Dieppe était alors à lapogée de sa puissance ;
en 1531, elle avait fait reculer la très redoutée
Lisbonne. Là-bas, en Guinée, ils avaient un port
descale, où les marins chargeaient dans les cales
des navires, jusquà ne plus savoir quen
faire, des caisses pleine de cet ivoire si précieux et
si convoité. Si convoité dailleurs quils
eurent lidée de le travailler eux-mêmes, pour en
tirer un meilleur profit au lieu de le revendre à des
ateliers parisiens. Villaut de Bellefond expliqua en 1669
quils devinrent de cette façon « les meilleurs
tourneurs du monde ». Il y a sans doute là beaucoup de
vantardise, mais tout nest pas faux. Dieppe acquit
réellement à partir de cette époque une réputation
très flatteuse.
Il y eut ainsi au XVIIe siècle un mouvement de folie
pour ses tabatières et ses râpes à tabac, dont on peut
voir encore aujourdhui à Yvetot de magnifiques
exemplaires, grâce à la donation Louis FERON. Elles
eurent, paraît-il, une telle vogue, quun édit du
Pape Urbain VIII dut interdire leur usage pendant la
messe : le bruit des râpes, sans doute très crispant,
finissait par troubler les sermons !
Louis XIII aurait eu lui aussi un pêché mignon : il
aurait raffolé des tous les sifflets en ivoire
quon y fabriquait et dont à Yvetot on dispose
encore de ravissants témoignages. Il faut dire que le
Dauphin avait encore lâge de senticher de
ses babioles. La femme du médecin Héroard, venue un
jour à Dieppe prendre des bains de mer, lui en aurait
ramené un. Ce fut le coupe de foudre, au point que le
Roi lui-même se déplace ensuite pour acheter ces «
petites besognes », comme il les appelait lui-même. Car,
que voulez-vous, les monarques aussi ont leurs caprices !
Mais cela ne lempêcha pas davoir dautres
passe-temps de prince beaucoup moins drôles. Il aurait
un jour fait jeter à la mer le sieur Frasques, écuyer
de la reine, histoire de plaisanter !
Lépoque, on le voit, était au cynisme et au
baroque. Cela sest ressenti aussi sur la façon de
travailler livoire : moins soucieux de respecter la
pureté troublante et la beauté lisse dune telle
matière, les artisans commencèrent à vouloir atteindre
une virtuosité délirante. Les formes devinrent
tourmentées, alambiquées, compliquées au lieu
dêtre épurées.
UNE ANNEE NOIRE
Deux événements faillirent pourtant ruiner ce commerce
très florissant. Il y eut dabord la révocation de
lÉdit de Nantes en 1685. Dieppe, surnommée « le
boulevard des réformés» tant elle était acquise à la
cause protestante, vit sexiler ses artisans
huguenots vers lAngleterre et la Hollande et ses
ateliers se vider. Il y eut ensuite, pour compléter ce
désastre, le bombardement et lincendie de 1694
provoqués par les flottes anglaises et hollandaises qui
entraînèrent le départ de beaucoup dartistes.
Bref, ce furent des coups durs et Dieppe faillit bien
perdre sa réputation. Mais heureusement, dès le début
du XVIIIe siècle, des échoppes se rouvrirent.
Le siècle devint alors frivole. On se passionna pour de
délicieuses bagatelles : on se pâma ainsi pour des
babioles où lon voyait des bergères enrubannées
se faire courtiser par des galants poudrés, on adora
représenter tous ces amours joufflus en train de
décocher des flèches empoisonnées dans le cur
des amants. Bref on raffola de tout ce qui était le
comble de lartificiel, même si on rêvait
dune nature sans fard, tout à fait idyllique et
dembarquements pour Cythère. On adora ainsi les
boîtes à mouches et à frivolités, les bonbonnières,
les étuis, les peignes élégants
La virtuosité technique atteignit à cette époque son
paroxysme : livoire était travaillé exactement
comme sil fallait donner lillusion de la
dentelle, avec une minutie et une délicatesse inouïes,
tout à fait dans lesprit rococo. On ne se souciait
plus alors de travailler livoire pour lui-même,
seules comptaient les prouesses dexécution. On se
plaisait ainsi à copier des scènes mythologiques ou
religieuses, à reprendre des sujets en vogue. J.A
Bellete, un ivoirier dieppois très célèbre, exécuta
dans cet esprit Les Quatre Saisons inspirées des statues
de Girardon, que lon peut admirer au Château-Musée
de Dieppe.
Certains ont pu parler déjà de décadence, mais on
avouera quand même que ce sens du détail et de la
précision a quelque chose dadmirable. Les pièces
que lon peut voir dans la collection dYvetot
sont dune finesse parfois invraisemblable !
LA MODE DES POLLETAIS
Le XIXe, avec la vogue des bains de mer lancée par la
Duchesse de Berry, suscita encore un véritable
engouement pour les bibelots en ivoire que lon
fabriquait à Dieppe. Mais la tendance était désormais
au réalisme.
On vit en effet apparaître des pêcheurs polletais (le
Pollet était un des quartiers les plus misérables de
Dieppe), des harengères, des mendiants, des miséreux
sans le sou
, dont on a la chance à Yvetot de
posséder beaucoup dexemplaires. Ce fut ainsi que
Pierre GRAILLON, célèbre ivoirier de Dieppe né dans la
misère, se fit connaître. En représentant la vie des
humbles, avec un romantisme misérabiliste qui sans doute
plaisait à laristocratie. Mais le travail de
livoire en était déjà à son crépuscule. Car
peu à peu, il versa aussi dans les « bondieuseries »
et linspiration sappauvrit.
Heureusement, il nous reste aujourdhui des
témoignages éblouissants de toutes les époques où il
connût son apogée. Cest la raison pour laquelle a
été créé en 2001 le Musée Municipal des Ivoires
dYvetot dans lenceinte des bureaux d'Yvetot
Accueil Animations. Ce musée contient deux salles
dexposition dédiées à la collection léguée par
Louis Féron, lune consacrée aux 200 pièces
divoire, lautre consacrée aux terres cuites
et aux céramiques. La collection est exposée dans son
intégralité depuis juillet 2006, grâce à l'aboutissement
de deux campagnes de restauration concernant des
faïences du legs Féron qui n'avaient encore jamais
été montrées au public.
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